...

...

12/10/2014

© "Tin-n-Ouahr", Tome 1: "Soldats de plomb" / Préliminaires à tous les tomes.

© Tous droits réservés


1ère couverture






Nota bene: L'auteur n'utilise jamais les technologies publicitaires afin de booster l'audience de ses sites web.


Connections/Liens:     


English version et autres langues (Extracts)
Version anglaise and others languages
(Extraits):


Tomes 1 à 6 en français (Edition intégrale)
Volumes 1 - 6 in French (Full publishing)

Tome 1: "Soldats de plomb"
https://tin-n-ouahr1.blogspot.com/
Tome 2 : "Royauté sans effigie"
https://tin-n-ouahr2.blogspot.com/
Tome 3 : "Vers où, cette fois sur la route, Tewfiq ?"
https://tin-n-ouahr3.blogspot.com/
Tome 4 : "Pk-Zéro"
https://tin-n-ouahr4.blogspot.com/
Tome 5 : "Ils firent jaillir, ô mon Dieu, une source généreuse."
https://tin-n-ouahr5.blogspot.com/
Tome 6 : "Ultime débarcadère"
https://tin-n-ouahr6.blogspot.com/ 
Blog des échanges littéraires

https://elkadiri-echanges-litteraires.blogspot.com/


Coordonnées de correspondance Twitter:

@kadri_djamel  
Parabole

(...)
«Je vous prends le lieutenant Baali cinq minutes, dit-il à Selim.
– Mais faites, commandant, répond vilement ce dernier, avant de reprendre son discours en direction de l'encadrement.
– Venez, j'ai besoin de vous, lieutenant.»
Tewfiq Baali le suit, les mains derrière le dos, jusqu'au perron de la direction. Le vieux baroudeur jette un regard circulaire à tout le casernement, puis le reporte sur ses souliers noirs, luisants, et plus pointus que jamais, en tapant le sol du pied droit. Ses épaules semblent plus affaissées que d'ordinaire. La tête penchée, les yeux malins, le sourire plus caustique que jamais. Son départ fait penser Tewfiq Baali au mystère de l'âme qui quitte le corps... C'est très sérieusement qu'il s'adresse finalement à son ex-collaborateur.
«Accompagnez-moi jusqu'à la voiture, s'il vous plaît, dit-il. Voila... Avant de partir, je voulais vous mettre en garde. Vous, plus que vos collègues, car vous ne leur ressemblez pas. Vous êtes un garçon très sincère, dévoué et loyal. Les rudiments du métier de militaire que vous avez appris sous le patronage de Yakhlef à l'Académie, et pendant notre brève collaboration, sont l'apanage d'une conception professionnelle et apolitique de l'armée. Vous ne trouverez pas cette façon d'agir et d'exécuter les ordres dans tous les corps, et chez tous les gradés. La réalité du pouvoir dans ce pays est autre. Ce que vous risquez de voir désormais correspond en gros à une vue... maquisarde du commandement. Le maquis, c'est le camouflage, le goût du mystère, le guet, le piège, la ruse, la peur de l'encerclement, la haine de l'intellectuel... Vous êtes intelligent. Faites attention désormais à ce que vous dites et à vos actions de la vie courante. (...)
_______________________________

(In Tome 2, Chapitre 13)



NB 1: Les textes intégraux en français des tomes 4, 5 et 6 ne sont visibles que partiellement sur la toile. Ils peuvent être demandés à l'auteur, qui jugera de l'opportunité de les transmettre aux parties pertinentes qui auront déjà participé à l'exercice critique des manuscrits, à partir des extraits déjà livrés. Les tomes 4, 5 et 6 ne seront publiés en temps opportun qu'en version papier. Merci pour votre compréhension.

NB 2: © Ce livre est protégé par copyright.



4ème couverture


Muhammad-Jamal El Kadiri est né en
1953. Politologue de formation, il est
venu tôt à l'écriture, tard à la publication,
par goût et exigence de qualité.
Son œuvre romanesque est talentueuse,
mais âpre et incisive. Il dépeint avec une
saisissante réalité les vicissitudes de la
condition d'intellectuel dans son pays.
Son «temps littéraire» laisse au lecteur une
impression étrange de durée, qui captive et
tient en haleine jusqu'à la dernière phrase.
(Note d'un de ses amis, aujourd'hui disparu)


(...) Extrait, Chapitre Cinq
L'adjudant-chef marque un temps de réflexion, aspire une autre bouffée de cigarette, en retenant sa respiration. Puis il lève les yeux au-dessus des têtes. Il semble fixer un lointain intime avec une douloureuse gravité, avant de reporter une fois de plus son regard vers le couloir, craignant certainement un arrivant inopportun. Alors seulement, tout expirant la fumée de ses poumons, il enchaîne à voix basse, d'un ton lent, très lent, entouré par le dense halo de l'infect tabac de l'armée :

«Entre le plateau du Tinhert. et Tassili N'Ajjers... au-delà de l'Erg Issaouane... vers là où le soleil se couche, disaient les anciens... non, plutôt vers là où le soleil se lève, disaient les novices... se moquant des descriptions farfelues et réductrices des uns et des autres... s'étend une terre aride... farouche... hostile... ténébreuse... redoutable... C'est le royaume de Tin-n-Ouahr.»
Et le sous-officier d'ajouter, après un moment de silence :
«Terrible que cet endroit-là..»




4ème page
Du même auteur :

-Tome 2 : «Royauté sans effigie. »
-Tome 3 : «Vers où cette fois, sur la route, Tewfiq ? »
-Tome 4 : «Pk-Zéro.»
-Tome 5 : «Ils firent jaillir, ô  mon Dieu, une source généreuse.»
-Tome 6 : «Ultime débarcadère.»

©Tin-n-Ouahr
Tome 1 : «Soldats de plomb
2014

Dédicace

A mon cousin Nasser, mort sous les drapeaux.
Et aux camarades de l’armée.
C’est sans haine, ni ressentiment, que j’ai
Tenté d’apprivoiser, par la plume, les jours
Et les lieux communs qui furent les nôtres.


Note madrée de l'auteur.

Mes textes ne prétendent pas avoir la consistance physico-chimique du diamant, qui est un minéral rare, à la beauté toujours singulière. Si celui-ci symbolise la pureté, que j'ose quelque peu revendiquer dans ma démarche d'écrivain, vous n'ignorez pas, chers lecteurs, que rien ne résiste à l'implacabilité du temps, pas même une pierre rare, contrairement à l'idée reçue. Pourtant, ma quête de vouloir fixer dans la durée mes écrits a été une constante de recherche dans mon projet romanesque, s'inscrivant dans une dialectique contenant peut-être des éléments d'appréciation plastique et artistique qui négligent et font oublier, par moment, la fugacité du temps. D'érudits critiques du monde de la littérature peuvent discerner et saisir au vol cette exigence, ou ne pas la voir du tout. Il est des auteurs qui n'écrivent pas forcément pour plaire mais pour dire les choses. 
N'est-ce pas combien de grands passent leur chemin sans voir la grâce de l'infiniment petit, qui est toujours grand aux yeux de sa mère ? Des grands qui oublient souvent qu'ils étaient petits avant de devenir grands. Comme dans la recherche des joyaux précieux, c'est la rareté et la beauté des textes qui font bouger un lectorat. Allez-vous devenir des fans inconditionnels de mes livres ?

Avant-propos

Si les personnages, faits et repères chronologiques de cet ouvrage correspondent, peu ou prou, à des situations authentiquement vécues, ils n'en constituent pas moins des créations de roman. Ainsi donc, des dialogues, scènes chronologiques connexes, descriptions et réflexions, nécessaires à toute construction romanesque, ont été volontairement ajoutés par l'auteur. Les patronymes, les sigles militaires, et des appellations de lieux, ont été sciemment modifiés, leur situation géographique déroutée. Toute ressemblance étrangère dans le texte ne serait que purement fortuite, et ne pourrait par conséquent prêter à équivoque.

                           L'auteur.

Symbolique de l’œuvre

«N'oubliez pas, camarades... Nous avons tous été des soldats de plomb. »                   _______________________________________
  (In « Tin-n-Ouahr » Tome 1er « Soldats de plomb » Chapitre XVII)


Anonyme, affamé, mené par le bout du nez, naïf...


           
                          _________________________________________

                                                         (In « Tin-n-Ouahr » Tome 1 Chapitre XVII)




Prologue

J'ai connu Tewfiq Baali à [1]N'gussa, une des portes du Grand-Sud, au-delà du moutonnement cuivré des [2]Dokharas, au pays des [3]Rois Tuggurts. Combien c’est loin maintenant, mais toujours saisissant de réalité !
A l'époque des chroniques qui vont suivre, j'y accomplissais mon service militaire comme chef scribe au tribunal de la garnison. Un rond-de-cuir couleur kaki, quoi, en terre des pharaons modernes. Bien que je n’aie jamais eu à contresigner aucun jugement, quel qu'il soit. A vrai dire, mes collaborateurs et moi-même étions considérés par la hiérarchie comme des archivistes, tout au plus.
Hé ! Que demande donc le peuple ? Il est de notoriété légendaire que les réservistes sont au summum de l’inhibition passive. Ils ne répugnent pas à passer pour des paillasses, mais juste le temps de leur conscription. A l'heure de la quille, ils feront le bras en direction des murailles des casernements, en s'écriant: «Basta!», et nullement, «Asta la vista».
A contrario, jamais nos chefs n'auraient pu imaginer, ne serait-ce que le temps d'un battement de paupières, que nous avions aussi, à l'endroit des générations futures, un devoir de mémoire vrai, équitable, inflexible, indomptable, irréductible, inlassable. D'où l'émergence de cette œuvre, qui a en quelque sorte coulé de source.

Avant de planter pour toi le décor, cher lecteur, il est nécessaire d'affirmer que cet ouvrage n’est pas un manuel d’embrigadement. Ni son contraire ! Tout un chacun aurait donc à le lire avec lucidité, discernement et esprit critique. Ou à s’en détacher royalement.
En toute vérité, cette histoire peut se dérouler dans n'importe quel pays où les lois travaillent pour l'intérêt des tyrans. Bien qu'il soit aise de le deviner, délibérément, et à aucun moment, je ne cite le nom de l'Etat où se déroulent les faits. Car de mon point de vue, vu leurs agissements, la majorité des personnages jouant le rôle négatif des méchants cités comme cadres dirigeants assurant des responsabilités publiques, ou comme exécutants de basses besognes, ne sauraient se prévaloir en toute légitimité de l’honneur de sa nationalité.
Et vu sous un autre angle, je n’ai pas voulu donner pour cadre à mes écrits un pays factice pour tout l’or du monde. Si j'avais décidé de ménager toutes les susceptibilités, j'aurais pu choisir une contrée imaginaire, dénommée par exemple «Utopia», à une latitude de terres inexplorées, jetant le discrédit sur un peuple inconnu. Déplacée de leur terroir, mes textes auraient certainement perdu toute leur originalité et leur respiration. C'est pourquoi les noms historiques de lieux du territoire profond que j'aime ont repris ici leurs lettres de noblesse.
Par bonheur, je crois avoir dépeint au fil des pages plus de belles choses que de balivernes. Par ce roman, j'ai tenté de faire suivre à la trace les itinéraires de personnages, femmes et hommes, ayant pris à une période de leur vie le même chemin. En parallèle, j'ai laissé se dérouler, sans dessein inavouable de le dévoyer, l’écheveau des événements politiques du moment dans cette région du monde, avec pour toile de fond la délicieuse histoire d’amour du héros principal de cette saga, indéniablement enfant émérite de ce peuple dans sa vie de tous les jours.

© Chapitre 1er. Tome 1: "Soldats de plomb". Roman

Chapitre   Premier


Tewfiq Baali écarte le rideau de la mansarde plongée dans la pénombre. Reflété par le revêtement aluminium de la terrasse, l'aveuglant éclat du soleil au zénith pénètre vivement, en lui flashant la rétine, au plus profond de son cerveau, le privant momentanément de la vue. Il tente de se protéger les yeux avec le revers des doigts. En vain. L'empreinte phosphorescente du rayon a déjà envahi le noir de l'humeur aqueuse, et y persiste fébrilement. Quelques secondes pesantes s'égrènent sans qu'il puisse bouger, ses sens figés par une absence étrange. Il est subitement pris de vertige. Puis de nausée. Au bord de l'évanouissement, après un effort qui lui paraît titanesque, il arrive à tituber en aveugle jusqu'à la porte.
Le dos raide adossé au mur adjacent, il attend que la torpeur qui le paralyse daigne se dissiper avant de descendre. Ah, il aurait donné un trésor s'il avait pu trouver le sommeil profond et réparateur qui lui aurait épargné cette sortie inopportune ! Toute la matinée, il a dû se contenter d'une somnolence pénible, le corps nu ruisselant de sueur et l'estomac agité de crampes douloureuses.
Il aurait tant voulu attendre l'obscurité pour décrocher ! L'idée de partir est coriace, et ne veut plus le quitter. En réalité, il ne peut rester plus longtemps à Mezghena. Il n'a plus rien à y faire. Il y a joué toutes ses cartes. La passion qui est demeurée si longtemps palpitante en son cœur s'estompe graduellement. Qu'a-t-il fait depuis un mois sinon que de chercher à faire durer jusqu'au bout l'espoir de l'attente ? Cette expectative devenue trop longue, trop incertaine. Ce vœu, qui a marié en toute innocence prétexte et illusions, refusant avec orgueil la séduisante interférence de forces occultes. 
Peu à peu, il recouvre ses sens et peut avancer vers le palier de l'étage. Bizarrement, aujourd'hui, il a la désagréable impression que chaque marche qu'il descend l'éloigne d'un cran de l'objectif qu'il a vainement tenté d'atteindre jusqu'ici, et qu'un ennemi invisible n'a cessé de lui ravir. Assurément, cette cage d'escalier à la peinture fauve, défraîchie, ne peut que le faire déboucher sur les cruelles réalités de la vie que sont l'indifférence, la méchanceté, l'égoïsme, la trahison, l'hypocrisie, la cupidité, l'imposture, la forfaiture.
Dehors, les rues sont désertes et chaudes. La canicule emprisonne encore les gens chez eux, à l'exception de quelques rôdeurs aux traits abasourdis qui tanguent sur la largeur des trottoirs. L'on pourrait croire qu'ils ont faim et soif. Ils sont plutôt dans une sorte d'état second, que le jeûne ne saurait justifier à lui seul. L'atmosphère est saturée d'une sorte de poussière brumeuse, à l'aspect apocalyptique. Les façades des immeubles semblent vouloir vaciller en permanence sous le poids de la chaleur. Le bitume de la chaussée atteint à certains endroits le degré de liquéfaction.
Un souffle brûlant lèche le visage de Tewfiq Baali au seuil du vétuste bâtiment où il a habité pendant quatre ans. Il descend vers la Rue Debussy, le long d'un trottoir surchauffé, et se dirige résolument en direction des boulevards du centre. Il recherche l'ombre, en rasant les murs. Il évolue avec peine. Il cligne sans cesse des yeux. Sa langue est pâteuse. Il avale difficilement sa salive. La circulation est nulle, hormis un bus qui passe à un moment donné, avec le raclement caractéristique de ses pneus sur les pavés de son couloir de circulation. Une ménagère secoue sans gêne un drap à son balcon. Un chat fouille avec prudence dans une poubelle.
En marchant, il pense à l'autre vie aurait pu se poursuivre pour lui en Suisse, si son père n'avait pas décidé de revenir au pays à l'Indépendance. Une existence certainement différente, à plus d’un titre, de celle qu'il a menée à tambours battants depuis leur départ de là-bas. Il avait tout juste l'âge de huit ans.
Aujourd'hui, il se sent si seul ! Si singulièrement seul... Il se revoit, pendant toutes les années de ses scolarités, assis devant un tableau noir, latéralement à une baie vitrée donnant sur un paysage immuable. Et, tantôt à gauche de l'estrade, tantôt à droite, pendant que la planète Terre effectuait invariablement sa révolution autour du soleil, dont le système poursuivait sans relâche sa chevauchée fantastique dans le cosmos, s'était présenté, tous les jours, et à heure fixe devant les élèves, un porteur d'oracles leur rabâchant sans cesse les attendus d'un code moral et civique idéal, tout en leur distillant, par bonheur, quelques rudiments de la connaissance universelle.
L'autre vie si chère à son cœur se serait déroulée dans le monde merveilleux de l'enfance heureuse, vers les hauts alpages, sur les traces d'Heidi et de son grand-père. Elle n'aurait pas été en vase clos comme ici, faite pour lui seul, à sa mesure, ô mon Dieu, si douloureusement seul !

© Chapitre 2. Tome 1: "Soldats de plomb". Roman.


Chapitre   Deux


L'horloge de la Gare Centrale marque 19h49. La salle d'attente fourmille littéralement de voyageurs alors que les abords du Terminus paraissent déserts. Tous les guichets affichent «Complet». Tewfiq Baali tire un billet de banque de la poche de son pantalon sans sortir la liasse et achète au kiosque un paquet de cigarillos. Son poignet est douloureux. Il essuie la sueur à son front avec le revers de son blouson et se faufile rapidement vers les quais. Ce qu'il voit l'abasourdit.
Sur les esplanades, dans les compartiments, dans les couloirs, dans les toilettes, sur les toitures, à perte de vue, une marée humaine imposante gronde et proteste. Les voyageurs sur les quais se heurtent à une résistance tenace des occupants de voitures. A chaque assaut, la vibration des semelles sur le béton fait penser à un tremblement de terre. La police militaire tente, vaille que vaille, de repousser les civils pour n'embarquer que les troupes. Rien à faire. Pas de trouée. Toutes les voitures dans toutes les rames sont bondées, pleines à craquer.
Tewfiq Baali réfléchit à quelle technique de haute voltige il doit faire appel pour être parmi les partants, quand il sent une main farfouiller dans la poche droite de son habit, qui le fait sursauter. Il écarte avec force le bras intrus et pivote brusquement sur lui-même, sur ses gardes, prêt à toutes les éventualités, y compris d'assener un bon coup de poing paralysant à la gorge du prétendu à la détrousse !
«Hé, je n'aime pas ce jeu de vilains... l'ami, crie-t-il, en direction de quelqu'un dont il reconnaît après coup le visage !
– Hello Tewfiq, lui répond à fleur d'oreille un militaire en tenue de combat !
– Salut ! Mais alors ! Quelle façon tu as, toi, de décliner ton identité ! Tu as dû te dire, s'il ne se rend pas compte, je le blouse, hein ?
– Hé, tu n'es pas commode ! Je voulais juste tester ta vigilance, vieux. Tu ne me reconnais pas ?
– Heum... Si je ne me trompe pas, nous étions camarades de classe dans le Primaire. Hé, rappelle-moi ton nom... Je l’ai sur la langue !
– Mais voyons... Fatah ! Fatah Mouldi ! Moi, je t'ai immédiatement repéré. Tu n'as pas changé. Un peu plus haut en jambes, c'est tout. Figure-toi que je n'ai oublié ni ton nom, ni ton visage, ni ta démarche si caractéristique. Dis donc, on s'est perdu de vue depuis cette sacrée époque des culottes courtes, hein ? Nous étions si heureux et insouciants. 
– C'est la vie. Mais tu vois, on se retrouve toujours quelque part. Là où on n'aurait jamais pu imaginer.
– Une gare est un lieu de rencontres, tout de même. Qu'est-ce que tu fous ici, s'étonne finalement le troufion, ne réalisant pas que ce concitoyen, pour le moins atypique, puisse se trouver là ce soir, au milieu de ce maelström que ne fréquentent que les têtes brûlées ?
– Je rentre pardi, réplique-t-il énergiquement! Comme toi, comme tous les autres ! Me prends-tu pour un type délicat incapable de ruer dans les brancards?»
Il regrette presque aussitôt d'avoir parlé des «autres», car le bidasse ne manquerait pas de lui faire décliner son éventuel «grade», connaître son «affectation», et les noms des «connaissances» qui se trouvent ici et ailleurs. Ce qui arrive derechef...
«Permission, le questionne son bled ?
– Heum... Non.
– Le mur, alors ?
– Non plus. Où est notre train, lui dit-il, tentant d'esquiver la suite du questionnaire, en regardant vers les ouvertures ?
– Vas-y savoir, toi, dans ce cafouillis. Ils ont annoncé plusieurs suppléments mais tous les trains du monde ne pourront pas contenir ce m...dier !»
Fatah Mouldi quitte subitement son interlocuteur, vite conscient de «l'inutilité» de ce dernier en pareil lieu. Tewfiq Baali se contente de le suivre de loin, gêné, car il trouve qu'il a trop tendance à oublier les noms des gens, présentement celui de ce compagnon de voyage, un gars du quartier, pourtant familier des chemins de son enfance. Il décide finalement de hâter le pas pour le rejoindre. Il voudrait dissiper un malentendu. Cette attitude hautaine qu'on lui trouve et qui n'est en fait qu'une introspection permanente. Le soldat a tous les sens en éveil, comme un fauve qui a repéré une proie.
«Tu es affecté à Mezghena, s'enquiert son compagnon de circonstance, resté un peu en retrait ?
– A Cherguias, répond le militaire, sans quitter des yeux les ouvertures.
– Depuis longtemps ?
– Seize mois. Plus que le tiers à tirer et on en parle plus ! Et toi, cachottier. Tu ne m'as pas dit ce que tu fais dans la vie, reprend à brûle-pourpoint le jeune homme ?
– Je viens de terminer mes études.
– Quel genre ?
– Des études supérieures.
– Lesquelles, il faut t'arracher les mots !
– Heum ... Economie politique.
– Fiiuu ! Tu n'as pas perdu ton temps, toi. D’ailleurs, ça ne m'étonne pas. Studieux comme tu étais. Moi, tu vois, je n'ai pas pu dépasser le cours [1]fin di bghel.
– Ne t'y méprends pas. Dans ce pays, l'université, c'est du tape-à-l'œil. Si tu veux vraiment apprendre, tu dois sortir des sentiers battus. Et chez nous, les chemins sont balisés depuis longtemps. Ce n'est pas la valeur qui mène à la réussite mais la cooptation...
– La quoi ?
– La servilité. La bassesse, quoi. Plus tu plies l'échine devant les chefs, plus tu montes en grade...
– Fiuu ! Tu parles comme un docteur ! Est-ce que tu es concerné par le service militaire ?
– Oui, comme tous ceux qui sortent de l'université. Enfin, je présume.
– Pas tous, crois-moi. As-tu reçu ton ordre d'appel ?
– Pas encore. Peut-être que c'est arrivé à la maison.
– Quelle classe ?
– Aucune idée. J’étais sursitaire pendant quatre ans. Ma promotion a dû terminer depuis longtemps. J’entrerais probablement avec celle qui commence en octobre...
– Si j'ai un bon conseil à te donner, camarade, c’est de tenter dès maintenant de te débrouiller une affectation près du bercail. Il ne fait pas bon vivre du côté du sud-ouest.
– Pourquoi pas vers là-bas ? Je ne connais pas. J’ai envie de faire du pays, moi.
– Quoi ? Du pays ? Mais t'es dingue ! L’armée va t'en faire voir du pays ! Vous autres civils, vous ne savez pas ce qui se passe. Attends d'être en kaki pour rêver voir du pays !
– Je crois que c 'est foutu pour nous, conclut Tewfiq Baali.»
Il veut changer de conversation, car elle a un penchant désagréable qui exige des justifications, et il n'en a pas de sérieuses qui convaincraient. Qu'aurait-il répondu s'il avait pu obtenir un sursis militaire pour l'étranger ? Tout aurait été pour le mieux, dans le meilleur des mondes, n'est-ce pas ? En réalité, il ne serait pas là, mais plutôt dans un salon feutré des cercles restreints du régime.
Après plusieurs allées et venues sur les quais, l'aspirant à ce « curieux voyage» conclut implicitement qu'il ne sert plus à rien d'attendre. Mais la seule idée de revenir passer la nuit dans sa mansarde lui fait horreur ! Il a pris une décision. Il ne reviendrait pas dessus. Il lui faut agir vite ! Tous ces trains sont à l'emblème de l'armée. Ils n'attendront pas. Ils enjoignent les troupes de rallier au plus tôt leurs unités.
«Hé, mais tu n'es pas encore militaire, se dit-il ? Pourquoi ne pas rester à Mezghena et juguler ton orgueil ? T’inscrire finalement en post graduation et obtenir de la sorte un nouveau sursis ? Devenir toi aussi un vieil étudiant comme certains. Deux ou trois années de plus de répit par rapport à l'armée. Mais cela servirait à quoi, finalement ? Ce ne serait qu'une fuite en avant. La vie en soi est un sursis. Il faut aller de l'avant, braver l’inconnu ! On n'épluche pas par deux fois une orange, en déduit-il.»
Au même moment, une voix grésille dans un haut-parleur :

Les voyageurs à destination de Eddous, Medjana, Ain El Fouara, Shyrta, Chetaibi, Carthago ! Attention au départ !»